DR JACQUES OHANA

DE LA CHIRURGIE PLASTIQUE À L’ART CONTEMPORAIN DES METAMORPHOSES DU CORPS À LA MÉTANATOMIE* L’ANATOMIE « ET » LE DESTIN

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DE LA CHIRURGIE PLASTIQUE À L’ART CONTEMPORAIN DES METAMORPHOSES DU CORPS À LA MÉTANATOMIE* L’ANATOMIE « ET » LE DESTIN

Dans les conditions naturelles, le corps humain subit d’importantes et incessantes contraintes qui conduisent à des modifications corporelles permanentes, forçant l’individu à s’adapter à des apparences nouvelles et obligatoires.
L’œuf fécondé, puis la naissance, la croissance, la station debout et les premiers pas, l’acquisition du langage, les codes vestimentaires, la puberté, l’adolescence, les modifications hormonales, la grossesse, les variations de poids, les phénomènes de vieillissement et la mort suivie de décomposition sont autant de conditions imposées, qui définissent un déterminisme naturel où s’inscrit la finitude humaine.
Ainsi, la nature impose un soi corporel qui fixe l’individu dans un cadre limité et définit de façon impérative une identité contrainte.

De tout temps et en toutes civilisations, de la préhistoire aux sociétés les plus avant-gardistes, l’apparence et l’enveloppe corporelle ont été et sont plus que jamais, un vecteur d’identité de premier plan, interrogeant les individus autant que les groupes pour inventer tous les moyens possibles conduisant à des modifications corporelles les plus variées, à une métamorphose plus ou moins radicale dans le but de se différencier, de se démarquer, de revendiquer, de définir une identité nouvelle, originale, construite, singulière et différente.

Ce défi et ce refus des contraintes naturelles traduisent une volonté et une quête d’identités différentes, expressions d’une culture et d’un langage spécifiques d’une société ou d’un individu.

Modifier son propre corps, le transformer par un acte délibéré et volontaire, traduit d’une certaine manière, une tentative d’en prendre le contrôle pour mieux se le réapproprier, refuser la fatalité, rompre avec ce déterminisme imposé, prendre en charge son destin anatomique, ou l’infléchir autant que possible en proposant des alternatives identitaires tout en questionnant les critères de normalité corporelle.

C’est la culture qui défie la nature dans une démarche d’émancipation, considérant le corps reçu comme contraignant, incomplet, limité et insuffisamment représentatif.
Le corps, vecteur d’identités multiples, prend ainsi une valeur symbolique et se veut davantage représentatif de la spécificité revendicative d’une société ou d’un individu.

De par leur caractère universel et présentes dans toutes les civilisations, les motivations de ces modifications corporelles sont bien plus profondes et bien plus fondamentales qu’il pourrait paraître : Le corps est un support d’expression et l’écriture sur soi est devenu un langage et un mode de communication symbolique et fort.

Les moyens utilisés (parfois associés entre eux) sont nombreux et sont la preuve d’une imagination débordante, d’une quête intense et permanente aux significations multiples : revendication identitaire, usage thérapeutique, manifestation esthétique, souci de séduction, expression érotique :

– Le tatouage utilise des pigments naturels ou artificiels fixés en peau profonde et de manière indélébile.

– Le piercing insère un objet sur une partie du corps, (la face le plus souvent), accompagné si nécessaire d’une distension de la peau (streching) pour inclure un élément plus volumineux et induire des déformations parfois surprenantes.

– Les scarifications, planes, déprimées ou saillantes et hypertrophiques, créent sur la peau des motifs codés, à l’aspect décoratif, au sens bien précis, témoignant d’une bonne connaissance des processus de cicatrisation dirigée.

– Le burning ou branding imprime sur la peau des marques et des dessins en utilisant la brulure appliquée par des objets en fer chauffé.

– Les mutilations rituelles (déformation du crane, cou long de femmes-girafes, lèvres à plateau circulaire, langue bifide, petits pieds déformés, mutilations génitales) ont une connotation religieuse et initiatique le plus souvent, esthétique ou érotique parfois.
Dans certaines sociétés, l’amputation du nez, signe d’infamie, punissait voleurs, criminels, prisonniers et femmes adultères. L’amputation punitive de la main est également connue de longue date.

Les collectivités, les clans utilisent ces modifications corporelles pour marquer une appartenance à un groupe. Dans ce même groupe, des expressions différentes permettent des attributions et une catégorisation sociale spécifique (appartenance, rang, fonction, punition, exclusion … ).
L’individu, surtout dans nos sociétés actuelles, peut également vouloir se démarquer du groupe et devenir par sa démarche personnelle, spécifique et singulière un élément volontairement distinctif en adoptant une identité choisie (expression d’une esthétique particulière, volonté de rupture, objectif de séduction, de revendication…).

Si, pendant longtemps, les modifications corporelles étaient socialement mal vues, voire interdites du fait en particulier du poids des religions monothéistes, leur diffusion est actuellement beaucoup plus large, leurs modes d’expression plus nombreux, et cette revendication, davantage admise, a perdu de son caractère transgressif et provocateur.

Au cours du 20éme siècle, deux éléments particuliers se développent, qui vont donner aux modifications du corps une dimension nouvelle :

– L’une, dans le domaine médical est la Chirurgie Plastique, confrontée dans un premier temps aux délabrements majeurs et impressionnants observés lors de la première guerre mondiale, forçant le génie de certains chirurgiens à inventer des techniques inédites pour réparer d’impossibles traumatismes,

– l’autre dans le monde de l’art contemporain est le « body art » prenant le corps humain comme seul support artistique et proposant grâce aux technologies modernes et avec une imagination débordante, des images et de visions surprenantes pour des identités nouvelles, et multiples.

Il convient également de préciser deux notions importantes :

– De même que, paradoxalement, la rupture s’inscrit dans la continuité, et l’immobilité participe au mouvement, la métamorphose est l’expression de sa propre identité et ne s’inscrit pas comme un changement mais une affirmation ou une évolution.
La chirurgie plastique dans la réalité et l’art contemporain dans l’imaginaire ont effectué des démarches étrangement similaires et qu’il paraît nécessaire de confronter pour mieux les comprendre et les considérer. Elles rivalisent, l’une et l’autre, de créativité et d’imagination pour relever parfois d’impossibles défis aux portées cependant bien différentes

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