DR JACQUES OHANA

Les demandes de chirurgie esthétique ont-elles souvent un lien avec l’état affectif de leurs patients ?

Les demandes de chirurgie esthétique ont-elles souvent un lien avec l’état affectif de leurs patients ?

L’amour, le regard de l’être aimé ont le pouvoir d’exalter la beauté d’un homme ou d’une femme. Dès l’enfance les yeux aimants d’une mère ou d’un père se posent sur l’enfant, l’accompagnent dans toutes les étapes de son développement. Ainsi ce dernier sera nettement plus harmonieux que si l’enfant est laissé pour compte. Un enfant se sent beau parce qu’il est aimé pour lui-même ; la beauté qui est en chacun de nous ne demande qu’à s’exprimer. A la période de l’adolescence, l’amour est aussi un élément qui va aider le garçon ou la fille à franchir l’étape qui le mène à l’âge adulte.

L’aboutissement de cet âge tumultueux est la première relation sexuelle : elle met en général un point final à toutes les peurs de l’adolescent parce que le regard de l’autre l’a reconnu. Le voilà rassuré. Il a été aimé pour lui, pour ce corps embarrassant, problématique, pour cette beauté à laquelle il ne croit pas toujours. Les adolescents qui ont eu cette première relation sexuelle s’empressent d’en parler à leurs copains ; ils le font avec fougue quels que soient les sentiments éprouvés, leur plaisir ou leur déception. Certains en sont transfigurés, car peu à peu ils se sentent mieux dans leur corps et dans leur peau. D’autres sont simplement apaisés même si la transformation physique n’est pas spectaculaire.

Dans la majorité des cas ils ont l’occasion de s’accepter tels qu’ils sont. Mais tous n’y parviennent pas à cause d’imperfections physiques tels l’acné, une culotte de cheval, des seins trop gros ou trop petits, un nez disgracieux… En général ceux-là n’hésitent pas à nous consulter, surtout s’ils sont amoureux, ou s’ils ont envie de l’être. Ils ne veulent plus d’obstacle à leur bien-être, ni de frein au désir de l’autre. Les opérations pratiquées dans ces cas-là sont une réussite incontestable. Non seulement sur le plan technique parce que les patients sont jeunes, mais également sur le plan psychique. La fille ou le garçon débarrassé de son défaut prend une formidable assurance. L’un comme l’autre n’ont plus aucune honte à montrer leur corps, et cette intervention leur a épargné des années de mal être ou de psychothérapie. Ils mettent fin à leurs doutes et s’abandonnent à l’amour qu’ils sont en train de découvrir ou de vivre.

La beauté qu’ils portent en eux s’est libérée, c’est pour cela que l’on parle de transfiguration. Mais l’amour seul ne suffit pas toujours. Je constate les mêmes effets positifs sur des femmes ou des hommes gênés par un vieillissement prématuré de leur peau, des seins trop vite affaissés après une grossesse, ou quelques kilos bien installés. Il se trouve que leur corps ne reflète pas tout à fait leur état d’esprit : ils n’ont pas de problèmes psychologiques ou affectifs majeurs, mais leur apparence les ennuie. L’acte chirurgical les transfigure eux aussi. Une fois opérés, ils se sentent rajeunis, leur image correspond enfin à leur dynamisme : ces personnes s’épanouissent et communiquent leur plaisir à tout leur entourage. Certaines m’affirment que leur vie a changé, que quelque chose en elles s’est apaisé après des années d’embarras ou de déprimes à répétition.

En revanche, il arrive que des femmes hésitent longtemps avant de recourir à la chirurgie esthétique parce qu’elles déplacent des préoccupations qui n’ont rien à voir avec leur beauté plastique. Ces femmes, plutôt vulnérables, ont des problèmes conjugaux ou affectifs, et s’imaginent qu’en faisant une opération esthétique elles vont reconquérir un homme. Une fois opérées, elles sont satisfaites du résultat, mais quelques mois plus tard elles se rendent compte que leur apparence a changé alors que leur problème relationnel reste entier. C’est alors que commence la remise en question : elles cherchent à comprendre pourquoi, malgré tous les efforts esthétiques, sportifs ou autres, elles en sont au même point. Or ces interrogations ne sont plus du ressort de la chirurgie esthétique, il faut les poser avant la décision opératoire. Une des patientes que vous avez interrogées est un cas typique de cette problématique. Elle a fait refaire son nez deux fois par un chirurgien et elle vient me voir pour que je « rattrape » un résultat dont elle n’est pas contente ? Or il est flagrant que son insatisfaction est d’une autre nature.

Cette jeune femme a quarante ans, elle travaille dans un bureau de poste où elle trie le courrier. Elle vit seule à Paris, complètement seule sans compagnon ni amis. Sa famille composée de plusieurs frères et sœurs la rejette en arguant qu’elle est laide à cause de ce nez refait et elle a droit à toutes les railleries. Alors, elle déprime, elle est tout le temps au bord des larmes et ne veut pas démordre d’une intervention chirurgicale, qui malheureusement ne changera strictement rien à son problème d’image de soi et de relation affective avec les autres. Elle est convaincue qu’on ne voit que son nez, qui ne justifie pas une telle réaction, et que toute sa vie repose sur le regard qu’on y porte. Elle est aussi persuadée que si son nez est « réparé » sa famille sera admiratrice et prête à l’aimer. Voilà un cas psychologique difficile dont je ne peux, en tant que chirurgien, prendre la responsabilité. D’autant que quand on lui demande quelle forme de nez elle souhaite elle répond : « Je ne veux plus de ce nez. Je veux autre chose… » Mais elle ne sait pas quoi…

Cette jeune femme a perdu ses parents à l’âge adolescent et depuis elle tente de se raccrocher à l’amour de ses frères et sœurs. Mais je ne me permettrais pas de faire une analyse psychologique de son cas, car je n’ai pas toutes les données et cela n’est pas de mon ressort. Je sais simplement que je n’ai ni le droit ni l’envie de lui refaire son nez dont elle sera mécontente. Un ami, des amies ou un psychothérapeute l’aideront à retrouver une certaine forme d’équilibre. Le délai d’attente que je propose aux patientes est conçu pour cela, pour que leur réflexion trouve sa raison d’être avant… Après il est trop tard, elles risquent de rejeter leur mécontentement sur la technique, sur la vie, sur les autres, et continuer le processus de dévalorisation de leur propre image. La motivation est essentielle en chirurgie esthétique. Qu’il s’agisse d’un coup de tête ou d’une réflexion de longue haleine, il est important de savoir pourquoi on y vient, et surtout ce que l’on attend, ce que l’on espère après.

On embellit un physique, une apparence, pas la vie. Parfois, il vaut mieux différer une demande opératoire, le temps de retrouver un équilibre à sa vie. On revient plus déterminé à passer à l’acte, ou à y renoncer, mais les problèmes n’ont pas été mélangés. Comme toute chirurgie, celle-ci n’est pas innocente. Le rapport que l’on entretient avec les autres n’est plus le même, au point que certaines personnes décident de changer d’environnement ou d’activité. Autant de répercussions qui justifient une réflexion avant toute décision.

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